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Légende bretonne

Autrefois, racontent les vieux, Trouzilit appartenait à un gentilhomme âgé et veuf, à qui sa femme avait laissé un fils et trois filles. Ce fils unique mourut de maladie à vingt ans, au grand chagrin de son père et de ses sœurs. Ceux-ci était encore sous le coup de ce deuil cruel, lorsque le roi de Bretagne, qui résidait alors à Brest, fit publier un ban de guerre enjoignant à tous les nobles de l’évêché de Léon de se présenter en armes devant lui dans un délai d’une huitaine, et menaçant ceux qui feraient défaut de la saisie de leurs domaines.

M. de Trouzilit était une santé trop débile pour comparaître en personne, et il s’en lamentait :
- Si Dieu - gémissait-il - m’avait laissé mon pauvre enfant, il m’eût remplacé à cette montre et fut allé servir le roi de grands cœurs contre ses ennemis. Mais j’ai perdu mon fils. Je n’ai plus la force de manier l’épée ; ma place restera vide à l’appel des gentilshommes de Plouguin. Je risque donc de voir mon fief saisi et mes filles vouées à la misère.

- Ne vous désolez pas ainsi, mon père chéri, lui dit sa plus jeune fille, jolie et robuste jouvencelle de dix-sept ans, qui s’appelait Aude ; vous savez que je monte à cheval aussi bien qu’un garçon, et que m’amusais à endosser l’armure de mon frère, qui ne me paraissait point lourde. Laissez-moi aller à l’armée à sa place. Je cacherai mes cheveux, je me brunirai le visage ; personne ne me reconnaîtra. Et de cette façon, vous et mes sœurs vous pourrez continuer à vivre en paix dans la maison de nos ancêtres.

A toutes les objections du vieux seigneur, la vaillante Aude trouva de si convaincantes réponses qu’il finit par accepter de la laisser partir. Le surlendemain, elle prit la route de Brest, fièrement campée sur le meilleur cheval de son père, vêtue du justaucorps et du haut-de-chausses du défunt, qui donnaient à sa taille gracile une crâne allure masculine. Le jour de la revue, elle comparut en si bel arroi que toute l’assistance se trouva unanime à convenir qu’il n’y avait pas à la montre aucun autre jeune homme de plus seyante mine et de plus alerte maintien.

La reine, ardente et belle méridionale, ne dissimula guère qu’elle trouvait ce gentil cavalier tout à fait à son goût. Ses rêves de la nuit suivante en furent agréablement hantés, et elle se réveilla résolue à demander à son époux de s’attacher celui qu’il eût été péché de laisser moisir en compagnie de hobereaux balourds et rustiques. Le monarque se laissa facilement persuader. Il admit le capitaine Kerlan – c’était le nom qu’Aude s’était donné – au nombre des officiers de sa garde et l’affecta au service particulier de la reine, sa femme.

Bien que la démonstrative Provençale profitât de toutes les occasions pour révéler au jeune Léonard les tendres sentiments qu’elle nourrissait à son endroit, elle se rendit compte assez vite que c’était peine perdue. A toutes ses œillades, à ses soupirs, à ses paroles captieuses, le capitaine Kerlan demeurait insensible, ou plutôt il feignait de ne s’apercevoir de rien. Dans son dépit, la reine finit par prendre en grippe celui qui paraissait faire fi d’aussi flatteuses avances :

- Décidément, dit-elle à son mari, j’en ai assez de votre page. Je ne nie point qu’il ne soit assez joli garçon, mais c’est bien le plus grand sot que la terre ait jamais porté. Je ne veux plus le voir. Expédiez-le dans votre plus vilaine forteresse des Montagnes Noires.
- Croyez-moi, un niais de son espèce ne mérite pas d’être mieux traité.

Toujours soucieux de complaire à sa femme, le roi commit le pauvre capitaine Kerlan à la garde du vieux castel de la Roche-Helgomarch, vrai nid à chouettes et à rats, qu’occupaient seuls cinq ou six mortes-payes abrutis par l’inaction et l’isolement. Aude ne s’en désola pas autrement, songeant que dans ce triste asile, elle était du moins à l’abri de sollicitations qui lui étaient pénibles. Elle y vécut tranquille pendant quelques mois, chassant sur la lisière de la forêt de Laz, mais se méfiant de la rencontre d’une bête fantastique et terrible, moitié licorne et moitié dragon, qu’on nommait la Santirine et qui avait sa retraite au fond du bois. On racontait de cette bête, que sa force et sa férocité étaient sans égales, qu’elle savait rire, pleurer, parler et qu’elle disait toujours la vérité. Mais on n’avait jamais pu la capturer ni la détruire. Elle avait exterminé tous ceux qu’on avait envoyés dans ce but, et la terreur régnait autour de son repaire.

Cela étant, on conçoit la consternation d’Aude en recevant, soudain, l’ordre du roi de s’emparer de la Santirine et de la lui amener vivante à Brest. C’était là encore une idée de la reine, qui voulait ainsi se débarrasser, en l’exposant à un péril mortel, de son ex-page, contre qui sa rancune ne désarmait pas. En vain, Aude demanda-t-elle à ses piteux soldats de la seconder dans cette rude entreprise. Tous répondirent qu’ils avaient qu’une vie à perdre, et qu’ils y tenaient trop pour aller la risquer si stupidement. Les paysans d’alentour verdissaient au seul nom de l’animal. Elle en fut donc réduite à l’affronter sans nul autre recours. A la vue de la Santirine, Aude se jugea perdue, mais le monstre, au lieu de se jeter sur elle pour la mettre en pièce, vint s’aplatir à ses pieds et les lécha doucement en signe de soumission. La jeune fille n’eut qu’à le saisir par une mèche de sa crinière pour le conduire, obéissant et dompté, jusqu’au château, d’où elle prit aussitôt la route pour Brest avec son captif.

En passant au Faou, ils rencontrèrent l’enterrement d’un enfant. Le bedeau marchait le premier en chantant un psaume ; le père suivait en pleurant. La Santirine les regarda et éclata de rire. A Loperhet, on s’apprêtait à pendre un brigand qui avait beaucoup volé et tué dans le pays. Les habitants s’en réjouissaient d’en être débarrassés ; aussi furent-ils bien surpris de voir la Santirine fondre en larmes. A la pointe du Moulin-Blanc, un navire, battu par la tempête était en perdition, et sur le rivage, les gens déploraient le sort de son équipage. La Santirine rit au contraire devant ce triste spectacle, et tous furent très étonnés.

Prévenu de l’arrivée du capitaine Kerlan, la roi commanda que la bête qu’il menait fût enfermée dans une petite cour du château, et il se plaça pour l’interroger, à l’une des fenêtres, tandis que la reine s’installait à une autre fenêtre avec une demoiselle d’honneur dont elle s’était nouvellement et si fortement engouée, qu’elle ne s’en séparait ni jour ni nuit. La Santirine les examina toutes deux, et rit encore aux éclats, ce qui parut mettre les deux femmes mal à l’aise.

- Puisque tu connais le langage des hommes, lui demanda le roi, peux-tu répondre à mes questions ?
- Parle, dit l’animal.
- Pourquoi as-tu ri au Faou sur le passage d’un enterrement ?
- Parce que le vrai père de l’enfant mort, le bedeau, chantait devant le cercueil, tandis que celui qui s’en croyait le père et qui ne lui était rien pleurait par derrière. Cela m’a paru très comique.
- Pourquoi as-tu pleuré à Loperhet en voyant pendre ce malfaiteur ?
- Parce qu’au-dessus de la potence, j’apercevais le diable qui s’apprêtait à emporter son âme en enfer.
- Pourquoi as-tu ri au Moulin-Blanc, en voyant un navire sombrer et les marins se noyer ?
- Parce que, Dieu merci, ils étaient tous en état de grâce et que je voyais leurs anges prêts à emmener leurs âmes au paradis.
- Pourquoi t’es-tu laissé prendre si facilement par un seul homme, alors que tu en as tué un si grand nombre qui voulaient s’emparer de toi ?
- Parce que ce soi-disant homme est une jeune fille, et que de ma nature, je ne puis être capturé que par une jeune fille vierge.

Une rumeur de surprise parcourut l’assemblée. Du geste, le roi imposa le silence et posa une dernière question :
- Pourquoi as-tu ri tout à l’heure en regardant la reine et sa suivante ?
- Sir, je ne sais dire que la vérité, et je la dirai une fois de plus, bien qu’elle dût vous être désagréable. Cette prétendue demoiselle d’honneur qui ne quitte jamais votre femme, c’est tout simplement un jeune homme déguisé.

Devant ce coup de théâtre, l’assistance demeura stupéfaite. Pourpres de confusion, les deux coupables voulurent s’esquiver, mais le roi commanda qu’on s’assurât, et qu’on appelât un médecin et une matrone pour vérifier si la Santirine avait dit vrai. L’examen fut concluant. Outré de fureur, le roi fit aussitôt mettre à mort la reine adultère et son sigisbée, et il épousa Aude, devenue deux fois plus jolie, depuis qu’elle avait repris les atours de son sexe. Ce fut un splendide mariage. Aude appela ses sœurs à la cour, leur fit épouser de riches gentilshommes et donna à l’un de leurs fils, son filleul, le titre de vicomte de Trouzilit, en le chargeant de continuer la lignée des seigneurs de ce nom dans le coin de terre d’où il étaient issus.

19 novembre 1934

 
MANOIR DE TROUZILIT - Trouzilit - 29870 Tréglonou - Tél. : 02 98 04 01 20 -